Bukanga-Lonzo : le Conseil des ministres voulait lancer l’audit préalable, pas encore la relance
Le gouvernement congolais a franchi une première étape vers la relance du parc agro-industriel, mais le projet reste suspendu à un état des lieux complet avant toute décision d’investissement.
Le Conseil des ministres du 30 mai 2025, présidé par le Chef de l’État Félix-Antoine Tshisekedi, n’avait pas approuvé la relance du Parc Agro-Industriel de Bukanga-Lonzo. Il a pris acte d’une note d’information présentée par le ministre du Portefeuille, Jean-Lucien Bussa, préconisant la mise en place d’une commission mixte interinstitutionnelle pour réaliser un état des lieux complet du projet .
Cette nuance est fondamentale pour les investisseurs : aucun engagement financier nouveau n’a été pris, aucune concession n’a été attribuée, et le modèle de relance n’est pas encore défini. Le processus est à son stade le plus préliminaire.
Ce que le Conseil avait réellement décidé
La note du ministre du Portefeuille recommande la création d’une commission regroupant sept institutions : Présidence, Primature, Portefeuille, Intérieur, Agriculture, Justice et Affaires foncières . Cette commission aura pour mission de :
· Évaluer les infrastructures existantes sur le site
· Analyser la gouvernance et l’actionnariat des sociétés gestionnaires (PARCAGRI, SEPAGRI, MARIKIN)
· Auditer les états financiers et les engagements de l’État
· Recenser les engagements vis-à-vis des tiers
L’objectif affiché est de « pouvoir élaborer un Plan de relance sur base des éléments objectifs en vue de rentabiliser l’investissement déjà consenti » .
Le Conseil a simplement « pris acte de cette note d’information » . Cela signifie que le gouvernement reconnaît la nécessité d’agir, mais n’a pas encore approuvé de plan d’action ni débloqué de financement.
Pourquoi cette étape préalable est indispensable?
Le projet Bukanga-Lonzo a été lancé en 2014 sous gestion publique directe avec l’opérateur Africom Commodities. Il a été suspendu en 2017 après un scandale de détournement massif.
Selon l’audit de l’Inspection Générale des Finances rendu public en 2020, 285 millions USD ont été décaissés par le Trésor public, mais seulement 80 millions USD ont réellement servi au projet, dont 40 millions pour la seule station électrique . Près de 205 millions USD sont considérés comme perdus ou détournés.
La Cour constitutionnelle a condamné l’ancien Premier ministre Augustin Matata Ponyo à 10 ans de travaux forcés pour détournement de plus de 200 millions USD. Ses coaccusés, Déogratias Mutombo (ex-gouverneur de la BCC) et Christo Grobler (patron d’Africom), ont écopé de 5 ans chacun .
Face à ce passif judiciaire et financier, l’état des lieux préalable vise à sécuriser juridiquement et financièrement toute future relance. Les investisseurs potentiels ne s’engageront pas sans garanties sur la propriété des actifs, la gouvernance future et l’absence de dettes héritées.
Les actifs récupérables : un potentiel réel mais dégradé?
Le site de 80 000 hectares, situé à 250 km de Kinshasa sur l’axe de la Route Nationale 1, conserve des infrastructures substantielles malgré l’abandon :
· Silos de stockage d’une capacité de 40 000 tonnes
· Ligne électrique haute tension de 220 kV raccordée à la sous-station SNEL de Bukanga-Lonzo
· Station de pompage sur la rivière Kwango et réseau d’irrigation primaire
· Usine de conditionnement et hangars de stockage
Cependant, le ministre de l’Agriculture Muhindo Nzangi a dressé un constat sévère devant le Sénat en mai 2025 : « les équipements ont été en grande partie cannibalisés, donc le projet est à refaire » .
L’état des lieux devra précisément évaluer le coût de réhabilitation de ces infrastructures et déterminer quels actifs sont réellement récupérables.
Un contexte institutionnel favorable mais incertain
La Banque Africaine de Développement a approuvé en juillet 2024 un prêt de 260,4 millions USD pour le Projet d’Appui au Développement des Chaînes de Valeurs (PADCV-PTA), qui cible les provinces du Kongo Central, Kwango et Maï-Ndombe . Ce programme vise à planter 295 000 hectares de manioc, maïs, soja et riz.
Le projet PADCV-PTA finance spécifiquement l’acquisition de boutures et de semences pour l’amorçage des chaînes de valeur, avec des marchés attribués par lots géographiques incluant la zone Kwango-Kongo Central.
Cependant, aucun lien formel n’a encore été établi entre ce programme BAD et la relance de Bukanga-Lonzo. Le parc pourrait bénéficier de ces financements, mais cela reste à confirmer dans le futur plan de relance.
Ce que cela signifie pour les investisseurs
À ce stade, il est prématuré de parler d’opportunité d’investissement direct. Les investisseurs qui souhaitent se positionner sur Bukanga-Lonzo doivent :
1. Suivre l’évolution du processus : la composition de la commission, le calendrier de l’état des lieux, et surtout le plan de relance qui en découlera.
2. Se préparer à un modèle PPP : le ministre du Portefeuille a clairement indiqué que le modèle de gestion publique directe est abandonné. Le futur modèle reposera sur des concessions par blocs opérationnels, des baux emphytéotiques ou des Partenariats Public-Privé .
3. Anticiper les besoins de due diligence : avant tout engagement, les investisseurs devront exiger un audit indépendant sur l’état réel des actifs, la clarification du statut foncier, et la résolution des contentieux avec les communautés locales.
4. Préparer des propositions de valeur : les opportunités se situeront dans la réhabilitation des infrastructures, la production agricole à grande échelle (maïs, manioc, soja), la transformation agro-industrielle et la logistique vers Kinshasa.
Le maïs : une culture stratégique pour la souveraineté alimentaire
Le maïs reste la principale céréale produite en RDC, avec une production nationale de 2 238 376 tonnes en 2023. Les rendements congolais demeurent très faibles, estimés à 0,77 tonne par hectare contre 2 tonnes par hectare au Kenya.
Les analyses de rentabilité indiquent une marge bénéficiaire de 49 % pour la culture du maïs, soit 992 USD de marge brute par hectare après un cycle de 4 mois. Le coût de production total s’élève à environ 2 008 USD par hectare.
Pour un opérateur qui souhaiterait s’implanter sur un bloc de 5 000 à 10 000 hectares dans le cadre du futur modèle PPP, le maïs représenterait une culture de rentabilité immédiate, tandis que le manioc industriel (farine panifiable) offrirait des débouchés à plus long terme.
Conclusion : une fenêtre qui s’ouvre, pas encore une porte
Le Conseil des ministres du 30 mai 2025 a marqué le début d’un processus, pas son aboutissement. La relance de Bukanga-Lonzo dépendra de la capacité de la commission interinstitutionnelle à produire un état des lieux crédible, et du gouvernement à structurer un modèle PPP attractif pour les investisseurs privés.
Les opérateurs qui souhaitent se positionner doivent anticiper : préparer leurs dossiers techniques, étudier les chaînes de valeur ciblées, et identifier les partenaires locaux. Le moment venu, ceux qui auront fait leur due diligence en amont seront les mieux placés pour saisir les opportunités.
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